ARTHROSE DU SPORTIF : LA RADIOFREQUENCE POUR REPOUSSER LA PROTHESE
Par le docteur Stéphane Cascua, médecin du sport
Rédacteur en chef de www.docdusport.com
Jean-Baptiste a 49 ans. Son histoire avec son genou a commencé quinze ans plus tôt alors qu’il était marathonien de skieur de fond. À l’époque, il s’est fracturé le plateau tibial latéral. Il s’agit de la partie supérieure et externe du tibia, juste sous le genou, sur laquelle vient s’appuyer le fémur.
FRACTURE ARTICULAIRE,
NID DE POULE SUR LA ROUTE DU CARTILAGE
La fracture a consolidé, mais elle a laissé une petite « marche d’escalier » sur la surface articulaire. Imaginez un nid-de-poule sur une route. À chaque flexion et à chaque extension du genou, l’extrémité arrondie du fémur passe sur cette irrégularité. À chaque passage, les cartilages encaissent.

Triathlon : varier pour continuer
— Vous aviez quand même réussi à reprendre le sport ?— « Oui. Et même le triathlon ! »
Jean-Baptiste avait spontanément adopté une excellente stratégie : l’entraînement croisé. Au lieu d’imposer toujours à son genou les contraintes de son poids de corps en impaction, il alternait natation, vélo … et course à pied. Il ajoutait de la musculation bienveillante en endurance, avec des charges légères. Il privilégiait le travail sans appui sur appareil guidé pour ne pas écraser la surface articulaire abîmée. Il insistait sur le freinage, on parle de renforcement excentrique. En course à pied, tout se qui passe par l’amortissement musculaire ne passe pas par l’impact articulaire. Pendant longtemps, il n’a pas souffert, il a conservé du plaisir et des chronos corrects. Il pratiquait également le ski de fond.
— Et le skating ?— « Je sentais quand même davantage mon genou. »
C’était cohérent. En skating, le skieur pousse latéralement, vers l’extérieur. Ce mouvement augmente les contraintes sur le côté du genou. Or c’était précisément le compartiment externe qui avait été fracturé et qui commençait à s’user.
CROISER POUR REDUIRE LES CONTRAINTES
CROISER POUR GARDER LA FORCE, LA MOBILITE ET LE MORAL
Pendant des années, notre stratégie a été simple : préserver ce genou et son cartilage aussi longtemps que possible. Je lui ai prescrit des chondroprotecteurs, c’est-à-dire des compléments destinés à accompagner le fonctionnement des tissus articulaires : chondroïtine, glucosamine, silicium et collagène. Nous avons également utilisé des plantes aux propriétés anti-inflammatoires : curcuma, boswellia et harpagophytum. Et nous avons réussi à gérer. Puis les années ont passé. La petite marche d’escalier était toujours là. L’usure progressait. Il a fallu passer aux aiguilles. Lors des poussées inflammatoires importantes, nous avons utilisé les infiltrations classiques. Puis nous avons réalisé des viscosupplémentations avec de l’acide hyaluronique. Cette grosse molécule est naturellement présente dans l’articulation. Elle contribue à lubrifier les surfaces et à amortir les contraintes. Nous avons progressivement utilisé des acides hyaluroniques de plus en plus ramifiés, c’est-à-dire constitués de molécules davantage reliées entre elles afin d’augmenter l’amortissement et accroître la durée de vie intra-articulaire.
COMPLEMENTS ALIMENTAIRES, INFILTRATIONS, ACIDE HYALURONIQUE, PRP :
TOUT FAIRE POUR PROTEGER ET CONTINUER
Nous avons également utilisé du PRP, le plasma riche en plaquettes. Le principe consiste à prélever le sang du patient, à le centrifuger puis à récupérer une fraction très riche en plaquettes. Ces dernières libèrent de nombreux messagers biologiques qui interviennent dans la réparation des tissus et la régulation de l’inflammation. Enfin, nous avons associé PRP et acide hyaluronique pour profiter de leurs actions complémentaires.
Quand la course devient impossible … et même le vélo
Malgré tout, les douleurs ont augmenté. Jean-Baptiste a dû arrêter la course à pied. Le triathlon s’est donc arrêté lui aussi. Heureusement, il restait le vélo. Il pouvait encore pédaler. Il a continué à rouler avec ses amis du club de triathlon. Il a coché de belles cyclosportives notamment l’emblématique « étape du tour ». En hiver, il parvenait à se faire plaisir avec un peu de skating.
Puis, un jour, même le vélo n’est plus passé.
— Qu’est-ce que vous arriviez encore à faire ?— « Mouliner doucement sur mon home-trainer. Et me balader à plat sur les bords de Loire. »
Mais impossible de mettre des watts. Dans les Alpes ou les Pyrénées, dès que la pente augmentait et qu’il fallait pousser sur les pédales, le genou disait non. Et lors des sorties cyclosportives avec les copains, le verdict était immédiat.
— « Dès qu’ils accéléraient, j’étais déposé. »
Nous étions arrivés à un tournant.
QUAND IL N’Y A PRESQUE PLUS DE CARTILAGE À PROTÉGER
IL FAUT PRESERVER LA FONCTION !
Cette étape change profondément le raisonnement médical. Pendant des années, nous avions essayé de protéger son articulation. Mais arrive parfois un stade où l’arthrose est tellement avancée que la prothèse se profile à l’horizon. Bien sûr, il faut continuer à respecter l’articulation. Mais il n’y a plus beaucoup de cartilage à économiser.
La priorité devient différente : il faut préserver la fonction.
Et préserver la fonction, ce n’est pas seulement permettre à Jean-Baptiste de faire du vélo avec ses copains. C’est lui rendre du plaisir, des sorties, des paysages, des cols, des projets et des émotions. Mais c’est également lui rendre de l’activité physique.
Chez un homme de 49 ans, pouvoir continuer à pédaler régulièrement contribue à entretenir le cœur, les vaisseaux, les muscles et le métabolisme, c’est-à-dire notamment la capacité de l’organisme à gérer les sucres et les graisses.
Quand la prothèse devient probablement l’étape suivante, préserver la fonction peut devenir plus important que vouloir protéger à tout prix les derniers millimètres de cartilage.
C’est dans cette logique que nous avons proposé la radiofréquence.
Avant la prothèse : une idée intéressante !
La radiofréquence des petits nerfs du genou a notamment été étudiée autour de la chirurgie. L’idée était séduisante. Avant la pose d’une prothèse, diminuer les messages douloureux pouvait théoriquement faciliter les suites et améliorer la rééducation. Les résultats bibliographiques sont mitigés.
En revanche, une autre utilisation s’est développée : traiter la douleur d’une arthrose sévère avant la chirurgie. Et là, l’histoire devient particulièrement intéressante. Certains patients candidats à une prothèse obtenaient un soulagement suffisant pour retrouver une vie acceptable.
En substance, leur réaction devenait :
— « Finalement, ça me va bien comme ça. La prothèse peut attendre. »
La radiofréquence ne faisait évidemment pas repousser leur cartilage. Elle ne guérissait pas leur arthrose. Elle leur permettait simplement de mieux utiliser le genou qu’ils avaient encore. Et c’est exactement la stratégie que nous avons choisie pour Jean-Baptiste.
RADIOFRÉQUENCE POUR PATIENTER ET REPOUSSER LA PROTHESE
Autour du genou cheminent de petits nerfs qui recueillent notamment les informations douloureuses provenant de l’articulation. La radiofréquence consiste à approcher une aiguille de certains de ces nerfs sous contrôle d’une échographie. Un courant électrique particulier est alors délivré.
Selon les techniques, on peut utiliser la chaleur pour modifier durablement certaines petites fibres nerveuses ou employer une radiofréquence pulsée, faite d’impulsions successives, dans une logique davantage orientée vers la modification du message nerveux. Dans le cas de Jean-Baptiste, nous avons choisi la radiofréquence pulsée. On peut comparer le principe à un bouton de volume.
Mais ne risque-t-on pas de détruire le signal d’alarme ?
La question est légitime. La douleur est une information. Si on la supprime, le patient ne risque-t-il pas d’abîmer son articulation sans s’en rendre compte ? Et surtout, ne risque-t-il pas de perdre le contrôle de son genou ?
Heureusement, les choses sont plus subtiles. On ne coupe pas les gros nerfs qui commandent les muscles. Et on ne supprime pas toute la proprioception.
La proprioception est notre « sens de position ». Fermez les yeux et pliez votre genou : vous savez approximativement dans quelle position se trouve votre jambe sans avoir besoin de la regarder. Cette information provient de nombreux capteurs situés dans les muscles, les tendons, les ligaments, la peau et l’articulation.
L’objectif est donc précis : atténuer l’information douloureuse tout en conservant la commande musculaire et suffisamment d’informations pour contrôler correctement son genou.
LA DOULEUR EN MOINS, LA FONCTION EN PLUS !
Chez Jean-Baptiste, le résultat a été spectaculaire. Nous avons néanmoins repris très progressivement. D’abord, il n’est mis au repos lors de la semaine inflammatoire qui suit le geste technique. Ensuite, il a mouliné. Peu de résistance, une cadence fluide : pas question de profiter de l’absence de douleur pour remettre immédiatement de gros braquets.
A trois semaine du geste, il a augmenté la durée et il a repris les sorties. Son pédalage est devenu de plus en plus naturel. Et nous avons constaté quelque chose de particulièrement intéressant. Auparavant, son genou gonflait régulièrement. Désormais, il ne gonfle pratiquement plus.
MOINS DE DOULEUR, MOINS D’INFLAMMATION ?
Deux mécanismes pourraient participer à cette amélioration. Le premier est mécanique. Quand une articulation fait mal, le mouvement se déforme. On esquive inconsciemment certaines positions, les muscles se contractent différemment et le geste devient moins coordonné. Libéré d’une grande partie de sa douleur, Jean-Baptiste pédale plus harmonieusement. Les contraintes pourraient ainsi être mieux réparties.
La deuxième explication est plus subtile. La douleur n’est pas seulement une information qui monte du genou jusqu’au cerveau. Elle provoque également des réponses qui redescendent vers l’articulation. Certaines passent par les neurones réflexes, c’est-à-dire la partie du système nerveux autonome qui fonctionne sans intervention volontaire et participe notamment au contrôle des vaisseaux sanguins.
Il est donc possible qu’en diminuant durablement l’information douloureuse, on réduise également certaines boucles entre douleur, système nerveux et inflammation locale. Cette hypothèse est physiologiquement séduisante et pourrait expliquer la réduction de l’emballement inflammatoire. Chez Jean-Baptiste, en revanche, le constat est simple : moins de douleur, meilleur mouvement et beaucoup moins de gonflement.
Du moulinage aux watts
Après les balades tranquilles sont revenues les séances sur home-trainer. Puis le fractionné. Jean-Baptiste a progressivement recommencé à appuyer sur les pédales. Les watts sont revenus.
Ensuite, nous avons réintroduit la montagne. Les bosses, les cols, les Alpes et les Pyrénées. Et enfin les sorties cyclosportives avec les copains.
— Alors, ils vous lâchent toujours ?— « Non. Maintenant, je peux les suivre ! »
Et c’est peut-être cela le plus important. Nous n’avons pas fait repousser son cartilage. Nous n’avons pas supprimé la petite marche d’escalier laissée par sa fracture quinze ans auparavant. Nous n’avons probablement même pas supprimé la perspective d’une prothèse.
Gagner des années de vie active
Chez un patient atteint d’une arthrose avancée, il existe un paradoxe. Nous voulons protéger son articulation. Mais à force de vouloir la protéger, nous pouvons finir par supprimer l’activité physique qui protège tout le reste de son organisme.
Or Jean-Baptiste a 49 ans. Faire régulièrement du vélo contribue à entretenir son endurance, son cœur, ses artères, ses muscles, sa sensibilité à l’insuline et le contrôle de son poids. Sans oublier ce que les statistiques médicales mesurent beaucoup moins bien : le plaisir de sortir, le bonheur de retrouver les copains, la satisfaction de franchir un col et, tout simplement, la sensation de redevenir sportif.
LE PLAISIR ET LA SANTE MAINTENANT !
LA PROTHESE PLUS TARD ?
Nous allons maintenant surveiller Jean-Baptiste. L’effet de la radiofréquence peut s’atténuer avec le temps. Si les douleurs reviennent dans six mois, un an ou plus tard, nous réévaluerons la situation. Et si son genou répond toujours à cette logique thérapeutique, nous n’hésiterons pas à renouveler la procédure.
Un jour, peut-être, la prothèse s’imposera. Mais aujourd’hui, Jean-Baptiste pédale. Il remet des watts. Et quand la route s’élève, il reste à nouveau dans les roues.
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