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LES HORMONES DE LA FORME S'ÉPUISENT… UN PRÉTEXTE AU DOPAGE ?

Dernière mise à jour : 3 févr. 2023


Par le Docteur Stéphane CASCUA, médecin du sport et rédacteur en chef de www.docdusport.com


Chaque chapitre du livre du Docteur Stéphane CASCUA, LE SPORT EST-IL BON POUR LA SANTE ? commence par une anecdote romancée. Elle pose de façon agréable la problématique abordée puis suivent les explications scientifiques mettant en exergue l’ambivalence du sport sur la santé …


Florence tente d’écouter le silence, elle ne distingue que le sifflement de sa chaîne. Comme pour se recueillir, elle courbe l’échine et observe les maillons qui fusent à grande vitesse des pignons vers le plateau. Le bruissement de son vélo bien huilé lui rappelle le feulement d’une grosse cylindrée sillonnant la route avec aisance. Pareilles au piston d’un moteur puissant, elle aperçoit ses jambes qui écrasent les pédales à une cadence infernale. A chaque tour de moulin, les alliages rutilants reflètent les rayons d’un soleil matinal.


La vigueur de ses cuisses n’a d’égale que la décontraction de ses doigts. Posées délicatement sur le cintre, ses mains savourent le contact moelleux de la guidolinne multicolore. Détendues, elles sont toujours prêtes à réagir. D’un geste, son majeur fait cliqueter le dérailleur. A l’amorce d’une longue portion plate, Florence met deux dents de plus. Elle se dresse sur sa machine et attaque en danseuse. Elle part à l’assaut de ce large plateau comme les fantassins pendant la grande guerre. Elle se fixe comme objectif le mémorial dressé en leur honneur au bout de la plaine. Au début du conflit, les troupes allemandes de von Kluck avaient pris position là-bas, au sommet des coteaux de la Marne. Les régiments français de Gallieni avaient pour mission de les déloger. Florence sent le vent contraire s’engouffrer entre ses bras. Ses roues semblent collées au bitume. Pourtant, elle sait que son effort est dérisoire. En regardant vers le bas-côté, elle voit le limon lourd et fertile des cultures. Elle imagine ces combattants englués, courant vers l’ennemi déversant une pluie de feu. Initialement habillés de bleu, camouflés par le ciel, ils se prédestinaient à un voyage céleste. Plus tard, vêtus de brun, couleur d’argile, ils iront se fondre sur la terre de France. Florence contemple tous ces hommes couchés lorsqu'elle double ces milliers de croix blanches brouillées par la vitesse. En les suivant du regard, elle peut reconstituer la progression des troupes au cours du 6 septembre 1914.


Juste après le cimetière bordé de platanes et de troènes, Florence accélère encore. Elle passe, nez dans le guidon, l'obélisque du mémorial comme un poteau d'arrivée. Immédiatement, elle regarde son chronomètre : elle a encore amélioré son temps ! Pareille aux régiments de Gallieni, elle franchit victorieusement la ligne de crête dominant la Marne. Elle sait qu'à cet endroit, le 13 septembre 1914, l'armée française disloquait les lignes allemandes. Ce jour là, Von Kluck était pris en tenaille. Il devait aussi affronter les Anglais ayant traversé le fleuve et la 7ème division venue du nord grâce aux "taxis de la Marne". Il battait en retraite. Paris était sauvé, la capitale ne serait pas envahie !


Florence se sent au "top". Cette saison, elle enchaîne les victoires en course. Pourtant son médecin lui a dit : « Florence, vous êtes en surentraînement. Vous allez vous effondrer ! Vous souffrez de désordres endocriniens graves. Ceci signifie que vous avez un trouble sérieux des sécrétions hormonales. Vous devez faire un bilan et vous reposer ».


Voilà de nombreuses années que Florence n'a plus de règles. Elle a toujours refusé de se soigner. Lorsque son docteur tentait de lui faire entendre raison, elle répondait : "Quand on pense que les cyclistes professionnels se dopent pour augmenter le taux de globules rouges, nous les femmes, nous devrions saigner tous les mois ! Et puis, il y a les contraintes mensuelles perturbant l'entraînement voire la compétition. Non, vraiment, c'est mieux comme ça ! "


Son médecin a essayé d'expliquer et de justifier sa position : "Florence, vos ovaires ne fonctionnent plus. Elles sont épuisées, vidées comme un citron pressé ! Elles ne produisent plus d'hormones. Ces substances sont essentielles au bon fonctionnement du corps. Déversées dans le sang, elles apportent un message chimique à de nombreux organes. A la puberté, elles transforment la petite fille en jeune femme. Plus tard, elles continuent à assumer de nombreuses missions. Elles stimulent la formation des os … et même des muscles ! Les hormones féminines ont la vertu de modifier la composition des graisses sanguines et d'assouplir les vaisseaux. Ainsi, elles réduisent le risque de crise cardiaque."


« Balivernes théoriques d’universitaires ! Je suis parfaitement musclée … et je gagne des courses » a-t-elle rétorqué dans son for intérieur. Et elle a repris son vélo !


Après le mémorial, la route plonge vers le fleuve. Florence cesse de pédaler et slalome sur les pentes goudronnées. Ici les coteaux de la Marne s’illuminent de soleil. Autrefois, sur ce versant de la vallée, de nombreuses vignes s’accrochaient. De la « champagne pouilleuse », seuls quelques cépages fugitifs persistent, tapis dans les futaies. Depuis plus d’un siècle, les viticulteurs ont déserté la région, incapables d’écouler leur piquette qui, dit-on, faisait « danser les chèvres ». Désormais, les cyclistes ont investi ces vallons, séduits par la beauté des lieux et l’enchaînement des reliefs qui, dit-on, font "trembler les muscles".


Au pied de la descente, la jeune femme affûtée et sa machine profilée fusent le long du canal ombragé. Elle dépasse sans se retourner plusieurs VTT roulant trop paisiblement sur le chemin de halage. Quelques centaines de mètres plus loin, il faut grimper de nouveau vers le plateau. Qu’importe, Florence adore les bosses. Légère comme une plume, elle monte, soufflée par le vent. Ses hanches fines et étroites amarrent des muscles ciselés qui l'arrachent vers le sommet. Lorsqu’elle appuie sur les pédales, chaque contraction sculpte tous les faisceaux musculaires de ses jambes. La rotule et les aspérités osseuses du genou se dessinent comme sur une planche d’anatomie. Quand elle tire sur les manivelles, les deux cordes tendineuses longeant l’arrière de la cuisse se tendent puissamment.


Depuis longtemps, Florence tente d'exclure les graisses de son alimentation. Elle a perdu bon nombre de kilos. Après qu'elle eut expédié ces rondeurs féminines, elle s'est mise à grimper beaucoup mieux ! Désormais, en compétition, elle profite souvent du relief pour s'échapper. Elle doit plusieurs victoires à cette stratégie ! Décidément, toute cette adiposité n'est qu'un lest néfaste à la performance ! Elle est bien contente d'en être débarrassée !


Pourtant son médecin lui a répété :


"Vous devriez manger de tout, les lipides contiennent beaucoup de substances indispensables. On y trouve notamment des vitamines. Il y a aussi un peu de cholestérol nécessaire à la formation des hormones."


Il a même tenté le dialogue chaleureux et intimiste :


« Ces formes sur les hanches sont appelées "caractères sexuels secondaires". Elles sont indissociables de la femme ! Elles ont de multiples fonctions biologiques. Elles produisent un peu d'hormones féminines. Elles assurent un stock énergétique pour la grossesse et l'allaitement. De plus, elles contribuent à la survie de l'espèce en attirant l'œil des individus de sexes masculins … et personnellement, je confirme !"


Florence n'apprécie guère l'humour de son médecin. Sous prétexte de théories scientifiques, il n'a pas à faire de commentaires sur sa vie personnelle. Pour l'instant, elle aime faire du sport, elle prend plaisir à encaisser la pression de la compétition … et surtout, elle adore gagner !


De retour sur le plateau, des millions de fleurs de colza feuillent d’or fin les cultures qui s’étalent à perte de vue. De grandes fermes à cour carrée surplombent la vallée. Pareilles à des forteresses, elles semblent monter la garde sur ce trésor naturel. La Brie exhibe et protège ses richesses agricoles et architecturales. Le cycliste a le droit de toucher avec les yeux. Florence jouit sans pudeur de ce bonheur privilégié. En plein effort, le plaisir est décuplé. Son corps déverse à flots des « endorphines ». Ces hormones du bien-être imprègnent son cerveau … et bloquent le message de douleur venant de tous ses muscles en surchauffe.


Traversant les villages, elle sillonne les ruelles étroites. Elle freine puis relance en sortie de courbe. Sa machine se montre particulièrement réactive. Son cadre est court et rigide, … son moteur révèle une étonnante souplesse ! Bien que quelques cyclistes passent comme des furies, il émane de ces bourgades rurales une savoureuse quiétude. Jules Ferry a construit sa ravissante petite école de meulière beurrée juste à côté de l’église en pierre de taille. Les saints ornant les vitraux veillent sur les enfants de la République penchés à leurs pupitres. Ici, depuis des années, Dieu et Marx sont voisins et entretiennent des relations amicales.


Au bout de la rue, la route tourne en épingle. Florence ralentit. En approchant, elle constate que la chaussée vient d’être refaite. Une fine couche de gravillons recouvre le bitume. Elle freine à nouveau. Son vélo est déjà engagé dans le virage. La roue arrière se bloque et dérape. Florence sent sa selle se dérober. Trop tard ! Elle tombe bêtement sur le côté.


Malgré la lenteur de la chute, Florence perçoit un effroyable craquement dans sa hanche. Elle hurle de douleur ! Couchée sur le sol, elle a encore les pieds accrochés à son inséparable machine. La souffrance diffuse dans son corps toujours haletant. La vision troublée par ce malaise qui l'envahit, elle voit les habitants accourir pareils à des géants qui l'assaillent. Comme une ultime tentative de maîtrise sur son corps, Florence parvient à faire disparaître sa douleur en perdant connaissance.


Au sortir du bloc opératoire, le chirurgien vient lui expliquer l’ampleur des dégâts :


« Mademoiselle, vous avez sérieusement fracturé votre col du fémur. En revissant les fragments, j’ai constaté que chaque morceau était fragile. Pour ne pas les fissurer, il a fallu faire preuve de la plus grande prudence. Chez une jeune femme de votre âge, je n’avais encore jamais vu ça. Votre structure osseuse est comparable à celle d’une grand-mère atteinte d’ostéoporose depuis des années. Compte tenu de votre niveau sportif, je suppose qu’il s’agit d’un grave problème hormonal. Une prise en charge s’avère indispensable si vous souhaitez récupérer au plus vite et surtout si vous voulez arrêter de vieillir à toute allure ! »


A cet instant Florence comprend que les "balivernes théoriques de l’université" viennent de se concrétiser !


Le sport perturbe la sécrétion des hormones


Cette anecdote n'est pas sans rappeler la véritable histoire de Cathy Marsal. Notre championne cycliste s'est fracturé le bassin après une chute anodine. A cette occasion, elle a révélé qu'elle n'avait plus de règles depuis de nombreuses années. Elle a souhaité faire connaître au grand public les graves conséquences endocriniennes de l'entraînement intensif. Elle a voulu sensibiliser ses collègues, sportives de haut niveau, au risque insidieux des troubles hormonaux.


Le sport a démontré son influence néfaste sur les sécrétions hormonales


L'absence de règles, aussi appelée aménorrhée, se montre particulièrement fréquente parmi les athlètes très entraînées. Selon les sources, 10 à 66 % des sportives de haut niveau en est victime. Parmi les danseuses, elles seraient de 20 à 40 %, chez les coureuses de fond, de 40 à 50%. Les proportions grimpent encore dans le cyclisme pour atteindre 70%. Enfin, elles culminent en gymnastique où 90 à 100% des jeunes filles souffriraient d'aménorrhée.


Les recherches montrent que les perturbations hormonales existent également en cas de pratique moins intensive. Ces modifications de sécrétion sont même systématiques. Chez la joggeuse, on constate toujours une diminution du taux d'hormones sexuelles féminines appelées œstrogènes. Cette réduction de concentration sanguine semble proportionnelle au kilométrage hebdomadaire. Ainsi, les femmes courant moins de 40 kilomètres par semaine et s'alimentant normalement n'ont presque aucun risque d'aménorrhée. A partir de 80 kilomètres, l'altération des cycles est quasi-systématique.


La suite dans le : « LE SPORT EST-IL BON POUR LA SANTE ? »


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